Il était une fois
Il était une fois une mignonne petite fourmi du nom de Lili.
Toutes les autres fourmis et tous les légumes de son pays natal, le potager de Tattouille la tomate, se moquaient de sa petite taille : « Eh ! Lili, pourquoi ne marches-tu pas sur des échasses, cela te grandirait un peu », taquinaient les uns, « Au moins, lorsque tu es dans les parages, tu ne nous nous caches pas la vue », lançaient les autres.

Un jour, tandis que le soleil se levait à peine et que Lili avait regagné sa cachette, elle entendit de nombreux piaillements à l’extérieur. Elle faufila le bout d’une antenne au dehors de son repère.
Une curieuse excitation régnait dans tout le potager : les fourmis s’agitaient frénétiquement, les bourdons bourdonnaient à en perdre la raison, fraises et framboises ricanaient de concert.
Lili comprit que quelque chose d’important se tramait. Elle sortit donc sa tête tout entière pour y voir plus clair et jeta un œil furtif aux alentours.
Elle aperçut bientôt, en plein milieu du potager, un attroupement effervescent autour d’une énorme et gigantesque masse. Lili la reconnut immédiatement, et pour cause : c’est elle qui avait inventé les plus cruelles moqueries à son égard, elle, qui avait manifesté le plus grand dédain en la regardant passer, elle, et ses deux minuscules yeux noirs perdus dans un amas boursouflé de chair orangée. Oui, pour sûr, c’était bien elle, la pire ennemie de Lili : la reine des courges.
Lili se demanda ce qui avait bien pu arriver pour que la reine des courges déclenchât pareille émeute.
Drôle de spectacle
La petite fourmi, brûlant de curiosité, voulut connaître le fin mot de l’histoire. Oubliant ses craintes habituelles, elle se glissa discrètement hors de sa tanière et fila se cacher derrière un pied de pomme de terre. Elle attendit qu’un scarabée qui passait se soit éloigné, puis galopa d’un petit pas rapide se tapir sous une grande feuille de salade.
D’ici, elle pouvait observer la scène tranquillement.

La reine des courges avait du bien se repaître d’engrais ces derniers temps, pensa Lili qui ne l’avait jamais vue aussi ballonnée. Elle grommelait et gesticulait maladroitement, en demandant de l’aide.
La plupart des légumes voisins riaient en se payant sa tête : « Eh, grosse courge, il te faudra suivre une diète, si tu veux nous faire la danse du ventre ! », entendit Lili d’un côté. Et d’un autre coté encore: « Veux-tu que nous fassions venir un éléphant, pour aider à te porter ? »
Lili assista bientôt à un drôle de spectacle. Une bonne dizaine de fourmis géantes se concertèrent puis se positionnèrent méthodiquement en file indienne. Elles hissèrent ensuite une branche sur leurs dos robustes et la firent péniblement glisser sous l’énorme légume. Maintenant, elles pesaient de tout leur poids pour faire levier et tenter de soulever la reine.
C’est vrai que le tableau était comique et dans un premier temps, Lili ne pu s’empêcher de rire intérieurement. Mais au plus profond d’elle même, elle éprouvait de la peine pour la reine.
Celle-ci en effet souffrait terriblement : une longue épine s’était logée sous ses fesses, puis au fur et à mesure que la courge avait grossi, s’était enfoncée dans sa chair. La douleur était vive et intense, la reine des courges vivait un véritable supplice.
Les fourmis géantes, habituées à travailler durement, se démenèrent toute la journée pour secourir la reine, mais en vain. Le soir venu, elles finirent par démissionner de leur poste et abandonnèrent la grosse courge à ses souffrances.
La nuit était tombée. Lili était rentrée chez elle.
De là, elle entendait les gémissements plaintifs de la reine, blessée tant dans son corps que dans son cœur, et à qui plus personne ne prêtait attention.
Menue Lili
Les lamentations de la courge se prolongèrent longtemps dans la nuit, ce qui empêcha Lili de trouver le sommeil.
La petite fourmi n’appréciait guère la reine, bien au contraire. Elle se souvint de ses railleries et de ses humiliations. D’un certain côté, elle trouvait que les événements d’aujourd’hui n’étaient qu’un juste retour des choses et que la grosse courge comprendrait ainsi le mal qu’elle avait pu faire elle-même. D’un autre côté, Lili se remémorait les moments de souffrance et de solitude qu’elle avait vécus. Elle était bien placée pour savoir ce que ressentait la reine courge actuellement : une profonde douleur, un immense sentiment d’abandon et d’injustice, une terrible impuissance aussi.
Soudain, le silence sortit Lili de ses pensées. Elle écouta attentivement, mais n’entendit que le coassement des crapauds. La reine avait du finir par s’endormir. Laissant son cœur la guider, la petite fourmi se leva d’un bon et entreprit de secourir celle qui depuis toujours l’avait malmenée. En un rien de temps, elle fut rendue au milieu du potager.
Elle scruta les légumes voisins pour vérifier que personne ne l’observait. Puis, restant sur ses gardes, s’approcha de la grosse courge sur la pointe des pattes, jusqu’au niveau de la branche que les fourmis géantes avaient apportée. Si les fourmis géantes avaient échoué à soulever la reine, leurs multiples tentatives avaient créé un petit espace sous elle. Tellement étroit d’ailleurs qu’aucune créature n’aurait pu s’y glisser. Aucune créature, enfin... sauf peut être, la petite Lili.
Celle-ci demeura un instant perplexe, se demandant, pour la première fois de sa vie, si elle serait assez menue ! Puis, elle se décida. Et réussit à se faufiler dans l’interstice.
Pendant plusieurs minutes, elle progressa à tâtons en dégageant un peu la terre sur son passage. Au bout d’un moment, elle pensa être parvenue juste au dessous des fesses de la grosse courge et creusa une cavité autour d’elle, pour disposer d’un peu de place. Puis elle chercha l’épine, en sondant le dessous de la courge du bout de ses antennes. Mais il faisait très noir et elle ne parvint pas à la trouver.

Ingénieuse Lili
Plus déterminée que jamais, Lili ne se laissa pas décourager. Elle rebroussa chemin et une fois ressortie, parcourut du regard les herbes et feuillages environnants. Elle s’arrêta sur ce qu’elle recherchait : un petit point brillant dans l’obscurité.
« Pssst » appela-t-elle.
« Pssst, ver luisant, tu m’entends ?
- Oui, oui, je t’entends, Lili la minus, répondit le ver luisant.
- Plutôt que de te moquer, ne veux tu pas me donner un coup de patte ? »
Le ver luisant s’ennuyait en fait à cent sous de l’heure.
« Tout dépend, qu’attends-tu donc de moi ? questionna-t-il.
- Tu le sauras si tu acceptes de m’aider. Je te promets de l’aventure, mais bien sûr, c’est à toi de voir. Je comprendrais que tu préfères rester planté là à faire luire tes trois bouts de rondelle visqueux. »
Le ver luisant fut surpris de la réponse de Lili, qui d’ordinaire, ne se serait jamais permis pareil affront. Piqué au vif et las de passer ses nuits à n’éclairer personne, il accepta de tenter l’expérience.
« Viens par ici et grimpe donc sur mon dos » commanda Lili.
Le ver luisant s’exécuta sans discuter, ce qui d’ailleurs lui prit un bon moment.
Puis Lili repartit vers l’entrée de la galerie qu’elle avait formée sous la reine.
« Oh la, oh la, protesta le ver luisant, je ne veux pas mourir étouffé par une courge, moi !
- Et bien dis-moi, tu ne brilles pas par ton courage ! » riposta Lili.
Puis elle poursuivit son chemin sous la courge, jusqu’à arriver à la petite cavité qu’elle avait creusée auparavant.
Grâce au scintillement du ver luisant, elle distinguait maintenant clairement les parois de terre qui l’entouraient et les fesses de la courge lui apparurent en pleine lumière.
« Ah tiens, je la vois, regarde !
- Mais quoi donc ? questionna le ver. Vas-tu enfin me dire à quoi rime cette expédition souterraine ? »
La petite fourmi ne prit pas la peine de lui répondre.
« Waouh, elle est de belle taille ! Je comprends qu’elle chatouille un peu la courge » rit-elle.
Puis elle se dressa sur ses deux pattes arrière et avec les quatre autres, saisit l’épine fermement.
Elle prit une grande inspiration et contracta tous ses muscles d’un coup. Le ver était pétri de peur sur son dos cabré, il ne la reconnaissait pas. Lili tira sur l’épine et tira encore, de toutes ses forces. Soudain, tout lâcha. Elle fut propulsés en arrière, bascula violemment et la lumière s’éteint subitement.

Quelques secondes après, un ronchonnement se fit entendre sous elle :
« Grrrrh, pousse-toi donc de là, espèce de gros insecte » grommela le ver luisant. Complètement ratatiné sous la petite fourmi, il ne pouvait presque plus respirer.
Lili se remit sur ses pattes, la lumière se ralluma et elle découvrit par terre l’épine qu’elle était parvenue à déloger du derrière de la courge.
Fière de son ouvrage, elle pivota vers le ver luisant et lui lança : « Alors, minus, tu disais ? »
Au même moment, le sol se mit à trembler lourdement. La reine des courges avait du sentir un petit quelque chose la titiller et sortait doucement de la torpeur. Lili pensa qu’il fallait déguerpir au plus vite. Elle aida le ver luisant à lui monter dessus et se carapata à toute vitesse. Une fois dehors, elle déposa son hôte au pied du légume où il habitait.
« Terminus, tout le monde descend » plaisanta la petite fourmi.
Ce qui ne fit pas rire le ver luisant. Mais alors pas du tout ! Il n’en revenait pas, son cœur battait encore comme un tambour. Il avait eu tellement peur qu’il en clignotait littéralement sur place.
Lili le salua malicieusement et se dirigea vers sa tanière pour se coucher enfin. Elle ne le savait pas, mais la grosse courge avait fini par se réveiller. D’un œil discret, elle avait silencieusement observé tout le manège de la petite fourmi.
Fin de l’histoire
Le lendemain, Lili se réveilla bien tard car elle n’avait pas beaucoup dormi pendant la nuit. Dès qu’elle fut levée, elle voulut savoir comment se portait la courge et sortit prendre de ses nouvelles.
A nouveau, de nombreux animaux et insectes se pressaient autour de la reine et les bavardages allaient bon train parmi les légumes du potager. En effet, le ver luisant, tout retourné par ses péripéties nocturnes, n’avait pu tenir sa langue. Il avait raconté à qui voulait l’entendre le spectacle auquel il avait assisté. Il avait expliqué comment la petite fourmi s’était montrée déterminée et généreuse. Comment elle était venue en aide à la courge, qui pourtant n’avait pas été tendre à son égard. Comment lui-même et chaque habitant du potager seraient bien inspirés d’en prendre de la graine et de cesser leurs moqueries, tant auprès de la courge que de la petite fourmi et de quiconque d’ailleurs.
Tous avaient alors regretté leurs railleries et compris qu’il était facile, bête et méchant de s’en prendre à autrui à cause de sa taille, de sa grosseur ou plus généralement de son apparence. Tous s’étaient sentis un peu honteux et venaient désormais présenter leurs excuses à la reine des courges.
Au début, celle-ci ne les vit pas d’un bon œil et ne voulut rien entendre. Puis, tirant leçon de l’exemple de Lili, elle accepta de les pardonner.
Mais elle voulait aussi que des excuses fussent présentées à la petite fourmi et surtout, que le potager reconnût collectivement son courage et sa bravoure.

Elle aperçut d’ailleurs bientôt la fourmi, planquée sous sa feuille de salade favorite.
« Eh, Lili ! » appela la courge d’une grosse voix. Tout le monde se retourna.
Effrayée par ces regards, la petite fourmi ne bougea pas une antenne.
« Lilinette, n’aie pas peur, nous ne te voulons pas de mal. Veux-tu bien approcher ? »
Lili finit par se laisser convaincre.
D’abord, la reine des courges lui présenta des excuses en son nom comme en celui de chacun. Puis elle la fit avancer encore et lui chuchota un mot à l’antenne, enfin tant que sa voix imposante le lui permettait.
Lili sourit et acquiesça de la tête. Puis elle commença à escalader les larges parois du ventre de la courge. Quelques instants après, elle était parvenue au somment de la grande dame, d’où elle avait, pour la première fois de son existence, une vue imprenable sur le potager.
La foule applaudit joyeusement. Lili, sans jamais nuire à quiconque et en restant elle-même, avait su se faire accepter malgré sa petite taille, ou plutôt grâce à elle.
Elle vécut longtemps heureuse dans le potager de Rasta le poireau et Tattouille la tomate.
Un peu chaque jour, elle vint prendre place tout en haut de la reine des courges et partager avec elle des moments de complicité et d'inoubliables fous rires.
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